Sanchirio : le village, le terrorisme et la réhabilitation
1- Le village
La zone de El Palomar s’étend sur environ 12 000 hectares dont la majeure partie est constituée de forêt tropicale peu exploitée, où existent encore de grands espaces vierges. Accrochée sur le versant est de la cordillère des Andes dans la province de Chanchamayo, Andes centrales du Pérou, elle se divise en plusieurs petits villages dont l’altitude varie de 1300 m à 1750 m.
Sanchirio Palomar est le chef lieu, et abrite la majorité de la population : 200 familles. Environ 600 autres familles se répartissent entre les 12 annexes qui comprennent de 30 à 80 foyers selon l’importance. La communauté tire son nom de la langue indigène Asháninca, dans laquelle Sanchirio signifie « eau froide ».
Le territoire s’organise en un habitat concentré dans le village principal et dans les hameaux, autour desquels se trouvent les parcelles de cultures vivrières. Les plantations de café sont habituellement plus éloignées des zones peuplées, en altitude. Chaque annexe est reliée au chef-lieu, par un chemin carrossable pour les plus importantes, mais plus souvent par un sentier muletier.
A El Palomar, tous les habitants sont des agriculteurs et 90 % des revenus proviennent de la vente du café. Chaque famille possède en moyenne 4 hectares de plantations de café, qu’elle combine en général avec une ou plusieurs parcelles de cultures vivrières. Les champs sont à flanc de montagne, sur des pentes souvent très prononcées, ce qui rend difficile les conditions de travail. Les chemins d’accès aux caféiers sont parfois très abrupts, compliquant les déplacements, notamment quand il faut transporter la récolte au lieu de traitement, dans les annexes ou à Sanchirio. Un petit nombre de familles est aussi propriétaire d’une parcelle ou deux de produits agricoles réservés à la vente, en complément des revenus du café (banane, avocat, ananas ou piment).
En plein piémont andin, le relief escarpé du secteur ne facilite pas les déplacements, si bien que les quelques chemins carrossables à l’intérieur de la zone de El Palomar sont totalement impraticables pendant la saisons des pluies. Ce sont alors hommes, mules et chevaux qui se chargent du transport des marchandises et de la production entre les différents hameaux et Sanchirio. Les fortes pentes et les accidents de terrains rendent aussi les conditions de travail agricole difficiles et pénibles.
De plus, en plein coeur de la forêt tropicale d’altitude, la communauté rurale de El Palomar est isolée du reste du pays. Le village de Sanchirio, 1500 m, est à 2 heures de voiture par un chemin de terre de la ville la plus proche, La Merced, capitale de la province, elle même à 8 heures de bus de Lima. Très peu des autres annexes sont connectées au réseau routier. Elles sont à 3 heures de marche du chef-lieu pour les plus reculées, augmentant ainsi les coûts de transport des marchandises.
Les nombreux glissements de terrains sur la route allant à La Merced rendent difficile la connexion de la zone avec l’extérieur durant la saison des pluies.
L’isolement de la zone détermine aussi les conditions de son développement. Jusqu'en 2004 ,seul le chef-lieu disposait d’un réseau hydroélectrique privé, mais restreint, qui fournissait l’électricité au village pendant 3 ou 4 heures à la tombée de la nuit. C’est en fait un des agriculteurs qui avait construit un générateur fonctionnant avec le courant de la rivière et qui vendait l’énergie au reste des habitants. En 2004, le village de Sanchirio est enfin relié au réseau national, mais seul le Chef lieu. Il y a un seul poste de téléphone communautaire. L’eau est le seul service qui est à peu près bien réparti dans le chef-lieu et deux des hameaux principaux, mais personne ne dispose d’un quelconque système d’assainissement.
Quelques épiceries regroupées principalement à Sanchirio, approvisionnent les habitants en produits de base. Mais ils doivent se rendre à La Merced pour acheter vêtements, outils et autres articles indispensables, mais aussi pour recourir aux services nécessaires des banques, hôpitaux, administration publique ou institutions privées de financements.
Chaque annexe possède une école, mais il y a un seul collège pour l’ensemble de la zone, dans le village de Sanchirio, ce qui rend problématique la présence régulière des élèves venant des hameaux reculés. Le manque de professeurs ainsi que leur peu de qualification conduisent à un enseignement de mauvaise qualité. De plus, en raison de l’isolement de la communauté et des problèmes de communication, l’absence des élèves est relativement fréquente. Le niveau de l’éducation n’est donc pas bon, ce qui laisse très peu d’opportunité aux jeunes qui voudraient tenter leur chance dans les universités du pays, pour envisager un autre avenir que celui de petits paysans soumis aux dures lois du marché international.
Il ne reste qu’un poste de santé, à Sanchirio, très mal équipé, avec un personnel plus que réduit, puisque 4 personnes dont un unique médecin doivent s’occuper de la santé des 800 familles, tâche impossible. Le manque de budget en provenance du pouvoir central ainsi que les détournements de fonds de la part de la capitale du district, San Luis de Shuaro, ont obligé la fermeture des deux infirmeries annexes qui permettaient avant une meilleure distribution de l’assistance médicale.
2- Les années de terrorisme
Au Pérou, dans les années 1980, surgit le grave problème du terrorisme qui frappa fortement les régions rurales isolées et notamment la partie tropicale. C’est effectivement en 1985 que pour la première fois le groupe terroriste Sentier Lumineux fait irruption dans la zone de El Palomar. L’intérêt économique que représentent les cultures de café, ainsi que les difficultés pour accéder à ce secteur, en faisait un endroit stratégique pour la guérilla. L’existence d’un revenu lié à la caféiculture offrait la possibilité d’encaisser l’impôt révolutionnaire mis en place par les divers groupes subversifs.
Le Sentier Lumineux ou le MRTA (Mouvement Révolutionnaire Túpac Amaru) obligeaient les paysans à verser une taxe pour financer leurs actions. Le refus de contribution à l’impôt pouvait entraîner de graves conséquences : destruction de parcelles, incendie des récoltes, ou pire encore, assassinat des producteurs ou des membres de la famille. Les paysans devaient faciliter les déplacements des groupes terroristes et ils avaient l’obligation de leur fournir des vivres quand l’occasion se présentait. La guérilla cherchait aussi à recruter pour augmenter ses troupes.
A partir de 1987, face à cette situation de terreur, la majorité des habitants de El Palomar quittent peu à peu leurs terres pour offrir leur force de travail dans les villes les plus proches ou à la capitale, alors plus sûres que les zones rurales isolées. C’est environ 70 % de la population qui s’enfuit entre 1987 et 1996. Les plus âgés et les plus pauvres restèrent.
Refusant de collaborer avec l’ennemi et de payer l’impôt révolutionnaire, les paysans ont souffert de toutes sortes de problèmes : viols, enlèvements, assassinats, destruction de maisons, de champs, des bassins de traitement du café, et de véhicules. Les terroristes faisaient sauter les ponts et bloquaient les routes, ce qui rendait dangereux le transport du café jusqu’à La Merced, principal point de vente.
L’installation en 1992 d’une petite base de l’armée pour lutter contre la subversion engendra en fait une situation confuse et tendue. Toute personne ayant été aperçue avec un terroriste était alors accusée de complicité par les militaires. Inversement, les terroristes accusaient de délateurs quiconque surpris avec un militaire, sauf s’il était commerçant. Les paysans étaient alors pris entre deux feux.
Témoignage
Walter Flores, le gérant de l’actuel coopérative, nous raconte : « Moi, comme beaucoup, j’ai été victime de la subversion. En 1992, c’est d’abord les militaires qui m’ont accusé de terroriste. Ils m’ont envoyé en prison à Huancayo pendant près de quatre mois. Mais j’étais innocent, ils n’ont donc rien pu prouver, et m’ont alors relâché. Je suis retourné à Sanchirio pour mes cultures de café et le Sentier Lumineux m’a attrapé en me disant que j’étais parti avec l’armée pour dénoncer les terroristes. Tout le village a du me défendre pour éviter mon exécution sur la place de Sanchirio. Après je suis resté à El Palomar quelques mois, mais la pression était trop forte, j’ai du partir pour presque deux ans ».
3- La réhabilitation des cultures
Avec les départs massifs vers les centres urbains, les plantations de café se retrouvèrent à l’abandon pendant plusieurs années. La forêt gagnait de nouveau du terrain sur les cultures ainsi que sur les zones inhabitées.
En 1992, c’est l’arrestation du chef du Sentier Lumineux, Abimael Guzmán. La subversion ne s’arrêtera cependant pas du jour au lendemain. De nombreuses souches de résistance du Sentier Lumineux et des colonnes entières du MRTA restèrent actives jusqu’à la fin de 1995, année où prendra fin progressivement le terrorisme dans la zone rurale de El Palomar.
A partir de 1996, pratiquement tous les habitants qui avaient fui leur village y retournèrent pour se consacrer de nouveau à la culture du café. Presque dix ans d’abandon des champs cultivés avait réduit les plantations de café à un état de friche totale. Les caféiers avaient grandi de façon désordonnée, de nombreuses maladies s’étaient installées, les plants de certaines parcelles avaient été arrachés par les terroristes, si bien que les cultures ne produisaient pratiquement plus rien. El Palomar était devenue une zone d’extrême pauvreté.
Il fallait donc s’organiser pour survivre, car individuellement les paysans n’avaient pas les moyens, ni financiers ni techniques, de surmonter la situation dans laquelle ils se trouvaient. Il s’agissait de remettre sur pied les plantations de café pour qu’elle soient rentables le plus rapidement possible.
A la fin 1997, une partie des agriculteurs qui avaient regagné leurs terres s’associa en une coopérative de caractère privé, dénommée Entreprise Communale de Services Agricoles (ECOMUSA) El Palomar. Son but était d’améliorer les techniques de production, de récolte et d’élaboration du café sec, pour obtenir un produit dont la qualité supérieure puisse justifier un prix plus élevé. Cependant, acquérir la reconnaissance officielle de la grande qualité de son café, pour pouvoir entrer dans un marché autre que le conventionnel, comme celui des produits de luxe, organiques, ou sur le marché solidaire, est un processus qui prend du temps et qui demande beaucoup d’énergie et d’organisation.
Constituée d’une cinquantaine de producteurs associés et d’une centaine de bénéficiaires secondaires, l’entreprise put alors louer les services d’un ingénieur agronome spécialiste en café, pour commencer à réhabiliter les cultures, donnant des cours de formation et favorisant l’assistance technique.
Depuis le mois de juin 2001, quarante des associés initiaux ont créé une nouvelle entreprise communale, Sanchirio Organic Coffee, spécialisée dans la production de café biologique, avec certification et label de garantie, qui deviendra la C.A.F.E. (Coopérative Agricole de Fruits Ecologiques) Sanchirio Palomar en 2004.









